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Jules Prez (1914-1998), l'accordéon symphonique (ou clavilame)

27 Novembre 2022 , Rédigé par Philippe Coquemont

Philippe Coquemont (2015)

Tous mes remerciements à Jacques Prez pour notre échange.

 

Tirage libre de droit - Crédit Photo Jacques Prez- Jean-Louis, Jules, Jean

 

Jules Prez est né le 10 Juillet 1914 à Leers-Nord (Belgique). Fondateur de la première classe d'accordéon dans un conservatoire en France, Roubaix, en 1963, il fut également à la pointe de la recherche en ce qui concerne la facture de l'accordéon à basses chromatiques dès les années trente.

Son père, Jean-Louis, issu d'une fratrie de treize enfants, également accordéoniste, est né à Leers-France, du côté français du même village le 26 Juillet 1891. Il épousera Sophie-Aline Catel (9 Février 1892 - 8 Juillet 1969) le 2 Février 1914 à Leers Nord (Belgique) et décédera le 7 Janvier 1966.

L'accordéon est chez les Prez une histoire familiale sur trois générations.

Le fils de Jules, Jacques, né en 1937, pratiquera lui aussi l'accordéon. Après avoir commencé ses études au Conservatoire de Roubaix en Piano, Solfège, Écriture, il les poursuivra au CNSMP dans les classes de Percussion (1961) et de Solfège (1960). Il prendra également des cours particuliers d'Harmonie avec Alfred Desenclos, « Grand Prix de Rome ». Il se produira cependant en duo d'accordéons avec son père à Radio Lille. Le début de sa carrière de musicien est surtout marqué par l'accordéon, jouant dans des bals, des cafés ; mais ses récompenses au CNSMP lui permettent de bientôt intégrer de grands orchestres en tant que percussionniste. Elles lui donnent accès aux radios, télévisions, disques. En 1965 il est nommé (sur concours) professeur de Percussion et de Solfège au Conservatoire de Reims et obtient ensuite sa mutation en 1973 au Conservatoire de Nancy. Il sera parallèlement timbalier à l'OPL de Nancy, ville où il terminera sa carrière.

Le frère de Jules, Jean, né en 1922, se spécialisera dans le Jazz en utilisant un système d'accordéon similaire à celui de son frère. La fille de Jean, Christine, sera également accordéoniste professionnelle. Élève de Jules Prez au Conservatoire de Roubaix, elle y obtiendra un 1er Prix. Elle enregistrera (entre autres) un disque 33 tours avec son père « Accordéons et chansons », Nordik N 8822 – France – 1987. Elle se produira dans une émission de télévision présentée par Michel Pruvot, « Sur un air d'accordéon », et enregistrera un CD classique « Christine Prez, Ballade classique » où elle apparaît sur la pochette avec un accordéon système Prez.

L'histoire familiale commence donc quand Jean-Louis reçoit des mains de sa mère un accordéon diatonique de la marque Lichterveld et s'inscrit dans une société d'accordéonistes de Roubaix. Sa passion pour l'accordéon fut un temps contrariée par la première guerre mondiale mais en 1920 il put reprendre ses activités de musicien après avoir opté pour une conception plus moderne de l'accordéon, un accordéon chromatique. Cette « modernité » lui fut dictée par sa femme Sophie-Aline alors qu'il était alité dans un état grave. Elle lui mit dans les mains ce nouvel instrument pour le distraire de sa maladie.

Jean-Louis fonda une société d'accordéonistes en 1922 et enseigna l'accordéon à son fils Jules qui bénéficia également de l'enseignement d'un parent éloigné, Henri Prez, pour le solfège.

Jules Prez (1914-1998), l'accordéon symphonique (ou clavilame)

Tirage libre de droit - Crédit Photo Jacques Prez - Jean-Louis, Jules, société d'accordéonistes

La famille Prez s'installa à Tourcoing en 1925 et Jules commença l'étude du solfège (1926) et du hautbois (1928) au Conservatoire de cette même ville. Élève de Paul Mager au piano, l'intérêt de Jules Prez pour l'accordéon ne se démentit pas. Mais il se rendit assez vite compte que le système des Basses Standards de l'accordéon traditionnel n'était pas satisfaisant. Son père Jean-Louis lui parla alors de Solary, de Bruxelles. Ce dernier jouait sur un instrument de type Basses Chromatiques qu'il avait conçu lui-même.

Jules et Jean-Louis Prez eurent l'idée de faire construire chez Scandalli un accordéon traditionnel dont les Basses Fondamentales en quintes pouvaient se déclencher en Basses Chromatiques, graves en bas. Mais les boutons placés presque perpendiculairement (au lieu des rangées diagonales actuelles) révélèrent ne pas offrir les possibilités techniques escomptées par Jules Prez.

Jules Prez (1914-1998), l'accordéon symphonique (ou clavilame)

Tirage libre de droit - Crédit Photo Jacques Prez - Jules Prez, premier accordéon de la Maison Scandalli (1929)

Un deuxième prototype fut commandé au même fabricant. L'innovation résidait en l'ajout d'une quatrième rangée de Basses Fondamentales offrant une rangée de rappel aux basses chromatiques déclenchées, avec cette fois une disposition en diagonales. Après avoir expérimenté ce nouvel instrument, Jules se rendit compte que la régistration de la main gauche était trop faible par rapport à la main droite...

La famille Prez s'installa à Roubaix en 1931 et Jules poursuivit ses études de hautbois et solfège du Conservatoire de cette ville. Les Prez commandèrent un troisième instrument à la Maison Scandalli. Cette fois les accords composés étaient abandonnés.

La main gauche du troisième prototype Scandalli présentait 60 « Basses Chromatiques » à deux voix en Octave.

Jules Prez (1914-1998), l'accordéon symphonique (ou clavilame)

Tirage libre de droit - Crédit Photo Jacques Prez - Jules Prez, troisième accordéon de la Maison Scandalli

Nous sommes 20 ans après le dépôt du brevet du Chromo-Harmonica de G. Gagliardi (1911) et 15 ans avant l'invention de l'Harmonéon de Pierre Monichon.

Jules Prez était satisfait de ce nouvel instrument et se mit à travailler beaucoup d'œuvres classiques. Il se sentait parfois bien seul quand on lui reprochait de ne jouer en fait que pour lui-même un répertoire qui n'était pas censé intéresser le public, parce que soi-disant d'un niveau musical trop élevé pour l'accordéon ! Ces critiques renforcèrent la détermination de notre jeune pionnier.

En 1935, Jules Prez entra dans la classe d'Harmonie du compositeur et directeur du Conservatoire de Roubaix, Francis Bousquet (1890 - 1942). Il obtint cette même année un 1er Prix de Solfège et de Hautbois et le « Prix Paul Fournier ». Il poursuivit parallèlement ses activités de reconnaissance de l'accordéon dans le monde classique. En 1932 sa réussite au concours lui donnant accès à l'antenne de Radio P.T.T. Nord de Lille lui permit d'imposer quelques morceaux dans un programme ordinairement musette.

En Septembre 1935 il fut incorporé au 146ème R.I.F. À Metz et travailla le Hautbois sous les ordres de M. Lafont, 1er prix du CNSMP et professeur au Conservatoire de Metz. Il continua de travailler l'accordéon et se fit entendre de nombreux musiciens classiques les persuadant facilement des qualités indéniables de son instrument. Ces derniers furent d'autant plus sensibles à l'accordéon en tant qu'instrument classique quand Jules Prez présenta toutes les facettes de son nouveau type d'instrument dans une émission dédiée en 1936 sur Radio-Lille.

Jules prez épousa Marguerite Depoorter le 26 Septembre 1936, une camarade du Conservatoire de Roubaix qui obtint en même temps que lui un 1er Prix de Solfège, de Violon, de Musique de Chambre et le « Prix Victor Delannoy ». Madame Prez deviendra le meilleur soutien de son mari dans son combat pour l'admission de l'Accordéon au Conservatoire.

Jules Prez obtint par la suite de nombreuses récompenses telles que le « Grand Prix du Roi Léopold III » en Belgique (1938) ou le « Grand Prix d'Honneur de la Fédération du Nord et du Pas de Calais » (1939). Il avait également de nombreux élèves : soixante en 1939. La deuxième guerre mondiale interrompit un temps ses activités artistiques et pédagogiques qu'il reprit en 1941 à Roubaix.

En 1942, il rendit visite à son ancien Maître Francis Bousquet, peu de temps avant la mort de celui-ci. Il lui interpréta la Sonate en Fa m de Beethoven sur son accordéon spécifique. Le directeur du Conservatoire de Roubaix, « Grand Prix de Rome », lui promit d'intercéder pour que Jules Prez ait l'occasion de se produire dans deux récitals différents à Paris, Salle Pleyel et Salle Gaveau, courant 1943. Francis Bousquet n'eut pas le temps d'honorer sa promesse d'accompagner son jeune disciple à Paris. Il décéda trois semaines avant le voyage prévu, le 15 Janvier 1943.

Jules Prez ne se laissa pas décourager pour autant et poursuivit ses recherches sur le plan artistique et celui de la Facture de l'Accordéon. Il chercha à améliorer la régistration et grâce à chaque clavier équipé d'une sourdine, obtenir une autre balance permettant de mettre en valeur un clavier par rapport à l'autre. Il fut néanmoins déçu par l'instrument qu'il commanda en 1946 à la Maison Sabatini (de Charleroi, Belgique). Ce prototype, construit entièrement à la main avec des matériaux de récupération (les matériaux neufs faisaient défaut après-guerre), présentait un bruit de touches excessif. La main gauche entièrement chromatique (il abandonna définitivement les accords composés en 1931) présente deux claviers décalés d'une octave permettant de tenir des Basses Pédales conjointement avec des sons plus aigus sur un plus grand ambitus que ne le permet naturellement l’empan. La disposition des notes est différente à droite (C-griff) de la gauche (B-griff). Ce modèle sera fabriqué en série après quelques améliorations et nombre d'élèves de Jules Prez pratiqueront le « système Prez » sur un SUPER SABATINI.

Jules Prez (1914-1998), l'accordéon symphonique (ou clavilame)

Tirage libre de droit - Crédit Photo Jacques Prez - Jules Prez, accordéon de la Maison Sabatini

Jules Prez (1914-1998), l'accordéon symphonique (ou clavilame)

Tirage libre de droit - Crédit Photo Jacques Prez – De gauche à droite Jacques Prez (fils de Jules), Jules, accordéon Super Sabatini

Jules Prez (1914-1998), l'accordéon symphonique (ou clavilame)

Main Gauche « supposée » du SUPER SABATINI

1) Nous sommes 35 ans après le dépôt du brevet du Chromo-Harmonica de G. Gagliardi (1911) et 59 ans avant l'invention du Triclavier de Maurice Tatin/Joêl Louveau.

2 Le Mi 0 des Basses Pédales est très certainement plutôt le Mi 1 et il reste un doute sur le fait qu'elles soient limitées aux douze premières notes. Tout système de Basses Pédales sera abandonné plus tard par Jules Prez,

3) Originalite du système B-griff de la,main gauche (graves en bas) associé à celui de C-griff à droite (graves en haut),

Chez les Prez, l'accordéon est véritablement une histoire familiale. Le frère de Jules, Jean, jazzman, commanda à la Maison Maugein (Tulle, Corrèze) un instrument identique à celui de la Maison Sabatini en y apportant sa touche personnelle.

En 1956, un autre facteur, de Roubaix, M. Wateerloos proposa à Jules Prez de fabriquer l'instrument qui le satisferait pleinement. Ce dernier put alors à nouveau apporter encore quelques améliorations à son système. Il pensa voir aboutie sa recherche sur le plan de la Facture avec un instrument qui le comblerait par sa souplesse digitale, sa sonorité, sensibilité, maniabilité ou sa discrétion mécanique.

 

Jules Prez pensait qu'avec le Stella Wateerloos l'accordéon était dorénavant un instrument digne d'être enseigné au Conservatoire. Il en eut la confirmation à l'issue d'une audition devant Alfred Desenclos (1912 - 1971), « Grand Prix de Rome », professeur d'Harmonie au CNSMP (et professeur de son fils Jacques en cours particuliers !). Ce dernier lui fit l'éloge de son accordéon et de toutes ses possibilités.

 

Jules Prez enregistra un disque remarqué par le monde musical. Alfred Desenclos, directeur artistique de la maison de disque, réticent à faire figurer sur la pochette le terme d'accordéon symphonique, demanda à Jules Prez de trouver un autre nom. Le clavilame fut alors inventé. Ce nom est depuis lors également apparu sur certaines partitions et écrits musicologiques (ouvrages de Pierre Monichon) mais ne s'est pas imposé chez les accordéonistes... Ce disque contient une Sonate de Kulhau, un Impromptu de Schubert, la Marche Turque de Mozart.

Jules Prez obtint la médaille des « Amis de Roubaix » pour cet enregistrement. Le lendemain de la remise de cette récompense, le directeur du Conservatoire, Maurice Thiriet, lui proposa de créer une classe d'accordéon dans son établissement.

Jules Prez (1914-1998), l'accordéon symphonique (ou clavilame)

Tirage libre de droit - Crédit Photo Jacques Prez - Jules Prez, accordéon Stella Wateerloos, pochette de disque OSSIAN

Jules Prez enseignera l'accordéon en tant que professeur titulaire au Conservatoire de Roubaix entre le 15 Septembre 1963 et le 10 Juillet 1982. Il s'agit de la première classe d'accordéon ouverte dans un établissement public en France. Le professeur enseignera également le Solfège au Conservatoire de 1970 à 1975 dans les classes supérieures. Sa classe d'Accordéon sera couronnée de succès avec de nombreux Prix d'Excellence.

Le Quatuor d'Accordéons de Jules Prez remporta la « Médaille d'Or avec fanion » au festival de Neepeld (Belgique) pour l'interprétation de « Ma Mère l'Oye » de Ravel et une sonate de Diabelli.

A partir de 1964, les Maisons Crucianelli et Piermaria fabriqueront l'accordéon symphonique (système Jules Prez) en série, instruments de grande qualité répondant aux consignes précises de son concepteur. La couleur est standardisée.

Jules Prez (1914-1998), l'accordéon symphonique (ou clavilame)

Tirage libre de droit - Crédit Poto Jacques Prez - Jules Prez, accordéon Crucianelli système Jules Prez

La Maison Hohner construira quant à elle un seul modèle d'accordéon symphonique.

Jules Prez (1914-1998), l'accordéon symphonique (ou clavilame)

Tirage libre de droit - Crédit Photo Jacques Prez- Accordéon Hohner système Jules Prez

Jules Prez déposa le 13 Février 1965 un brevet d'invention pour son système sous le N° 1.433.499 et obtient en 1973 le diplôme et la médaille d'or « Arts Sciences et Lettres »

Jules Prez (1914-1998), l'accordéon symphonique (ou clavilame)

Tirage libre de droit - Crédit Photo Jacques Prez - Brevet d'invention système Jules Prez

De 1970 à 1982 Jules Prez enseigna parallèlement l'accordéon et le solfège en cours supérieurs à l'école municipale de Wattrelos.

Après le départ en retraite de Jules Prez, Alain Devoldre succéda à son professeur aux Conservatoires de Roubaix et Wattrelos.

Jules Prez décéda le 1er Février 1998 à Roubaix.

Il n'y a malheureusement plus aujourd'hui (2022) de classe d'accordéon au Conservatoire de Roubaix.


 


 

Jules Prez est cité dans les ouvrages suivants :

1° « L'accordéon » par Pierre Monichon, Ed. Presses Universitaires de France, collection « Que sais-je ? » N° 1432, (1971), pages 93,102,107

2°« L'accordéon » par Pierre Monichon, Ed. Van de Velde/Payot Lausanne, (1985), page 115

3° « L'accordéon » par Pierre Monichon/Alexandre Juan, Ed. Cyrill Demian, ISBN 978-2-7466-4297-3, (2012), page 130

4°« Accordion Resource Manual » par Joseph Macerollo, Ed. Avondale, (1979), page 19

Une œuvre solo du compositeur Pierre-Max Dubois (1930-1995), « Trois biberons » (1971), est spécialement dédiée à l'accordéon symphonique.

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